
Gabriel Darcy en plein chantier.
Chaque année, dans le cadre du Salon international du patrimoine culturel, Ateliers d’Art de France et Vieilles Maisons Françaises récompensent un artisan ou une initiative s’inscrivant dans la sauvegarde du patrimoine et la construction durable. L’édition 2025 a distingué l’Atelier du Châtaignier pour son art séculaire.
C’est à Archignac, en plein cœur du Périgord noir, que Gabriel Darcy perpétue un savoir-faire parmi les plus rares de France : celui de bardelier – ou fabricant de bardeaux en bois. À la tête de l’Atelier du Châtaignier, il est l’un des 11 artisans français à maîtriser encore cet art séculaire, et vient de recevoir le prix VMF-AAF « Métiers d’art & Patrimoine bâti » 2025. Une reconnaissance nationale pour un travail d’exception, à la croisée du patrimoine, de l’innovation et de la durabilité.
Les tuiles de bois produites par l’Atelier du Châtaignier sont réputées pour leur remarquable longévité – jusqu’à un siècle en toiture, et plus longtemps encore en bardage. Cette résistance tient autant à la qualité du châtaignier local, naturellement durable et imputrescible, qu’à la parfaite maîtrise du geste artisanal. Le bois, issu uniquement de forêts de Dordogne et des départements limitrophes, est exploité dans le respect du label PEFC, garantissant une gestion responsable de la ressource. Gabriel Darcy a volontairement choisi de conserver un mode de production peu mécanisé, combinant précision et efficacité, mais après plusieurs années d’un travail exclusivement manuel, il a néanmoins intégré quelques outils mécaniques afin de répondre à une demande croissante sans compromettre la qualité.

Créé en 2020, l’Atelier du Châtaignier s’est rapidement imposé comme une référence dans le secteur. Les bardeaux produits à Archignac habillent aussi bien des toitures que des façades. Le domaine de Vieillecour, à Saint-Pierre-de-Frugie, dans le Périgord, dont les anciens bardeaux âgés de 60 ans ont été remplacés par ceux de l’atelier, en témoigne. Gabriel Darcy a également participé à la restauration du clocher de l’église d’Èvres, dans la Meuse, un chantier emblématique illustrant l’importance du savoir-faire traditionnel. Mais son activité ne se limite pas au patrimoine bâti : les bardeaux de châtaignier séduisent également les professionnels de l’écoconstruction et les particuliers en quête de solutions locales, esthétiques et écologiques. Grâce à leur performance naturelle et à leur impact environnemental minimal, ils trouvent leur place dans des projets contemporains alliant performance thermique et authenticité.

Le prix VMF-AAF a distingué cette année Gabriel Darcy pour un projet particulièrement novateur : la conception d’une machine d’assistance à la fabrication des bardeaux. Cette invention vise à réduire la pénibilité de certaines tâches, notamment le façonnage des pointes, écailles ou chanfreins à l’extrémité visible de chaque bardeau, sans altérer la qualité artisanale du produit fini. L’objectif est clair : alléger le travail sans dénaturer le geste. En automatisant partiellement des opérations dangereuses ou répétitives, l’artisan pourra augmenter la cadence de production tout en maintenant un contrôle manuel sur la finition. À court terme, cet outil permettra de créer des postes accessibles à des ouvriers non spécialisés ou en formation, en supprimant les risques liés à l’utilisation d’instruments tranchants et aux postures contraignantes. Une évolution essentielle pour un métier dont la transmission reste fragile. Et sur le long terme, cette amélioration de la productivité permettra de réduire les délais de fabrication, d’ouvrir la voie aux marchés publics et d’accroître la compétitivité de l’atelier. En alliant innovation technique et respect du savoir-faire, Gabriel Darcy donne un nouveau souffle à un métier souvent perçu comme immuable, démontrant qu’il est possible d’allier exigence patrimoniale et modernité.
Cet artisan d’exception a connu une reconversion étonnante. Avant de devenir bardelier, il a en effet exercé pendant vingt ans en tant que jardinier spécialisé dans l’art topiaire. C’est en recherchant du bois pour ses créations qu’il découvre le métier de feuillardier, un savoir-faire en voie de disparition, lié à la transformation du châtaignier. Fasciné par cette essence locale, il apprend à la travailler sous toutes ses formes, jusqu’à se lancer dans la fabrication de bardeaux après plusieurs années d’études et d’expérimentation. Autodidacte, il s’est formé en consultant de vieux traités de charpenterie, des rapports de fouilles archéologiques, et en s’exerçant avec des outils ancestraux : départoir, mailloche, plane… Avec la réfection de la toiture de sa propre grange, il gagne la reconnaissance des couvreurs traditionnels, et, en 2020, il fonde son atelier pour se consacrer pleinement à cette activité, qui représente aujourd’hui la quasi-totalité de son chiffre d’affaires.
Après cinq années sous le statut de micro-entreprise, l’Atelier du Châtaignier est devenu en 2025 une SARL, étape clé dans son développement. L’artisan prévoit d’embaucher un premier salarié dès 2026, puis un second l’année suivante afin d’assurer la pérennité de l’activité et la transmission de son savoir-faire. En attendant, il travaille seul, mais fait ponctuellement appel à des charpentiers ou à des artisans indépendants en renfort lors des pics de production. Au-delà de l’efficacité, cette collaboration s’inscrit dans une logique de partage de compétences et de formation mutuelle. Pour Gabriel Darcy, chaque chantier devient un lieu d’apprentissage, une manière de maintenir vivant un métier qui fait le lien entre la forêt, la main et l’architecture.
À travers l’Atelier du Châtaignier, c’est tout un écosystème local qui se redessine : celui d’une filière bois régionale capable de créer de la valeur autour d’une essence emblématique, tout en répondant aux exigences contemporaines d’écologie et de durabilité. Gabriel Darcy prouve qu’un artisan seul, armé de patience et de passion, peut faire évoluer un métier d’art pour l’ancrer dans l’avenir.
Le prix VMF-AAF vient saluer sa démarche, celle d’une entreprise humaine et exigeante où l’innovation ne s’oppose pas à la tradition, mais la prolonge. Entre la main et la machine, entre la forêt et le toit, l’Atelier du Châtaignier incarne un modèle d’équilibre et d’engagement au service du patrimoine et du bâti durable.
Créé en 2013 par Ateliers d’art de France et l’association VMF (Vieilles Maisons françaises), le prix « Métiers d’art & Patrimoine bâti » récompense chaque année un artisan, une entreprise ou un organisme engagé dans la transmission ou la valorisation des savoir-faire liés au patrimoine bâti. Dotée de 10 000 euros, cette distinction met en lumière des projets exemplaires, qu’il s’agisse de la création ou de la reprise d’entreprise, de la préservation d’un savoir-faire rare ou de la mise au point d’une innovation respectueuse des traditions artisanales. Elle distingue ainsi ceux qui contribuent à maintenir vivants les métiers d’art indispensables à la restauration, à la conservation et à la mise en valeur du patrimoine architectural. Remis chaque année dans le cadre du Salon international du patrimoine culturel à Paris, le prix VMF-AAF est devenu une référence dans le monde de l’artisanat d’art. Il incarne la volonté commune des deux institutions fondatrices de soutenir la pérennité des ateliers, véritables lieux de transmission et de création, garants d’un patrimoine essentiel à la tradition constructive française.






