
Château de la Ferté-Saint-Aubin (Loiret): la toiture du bâtiment central est constituée d’ardoises, de plomb, d’un recueil d’eau pluviale, d’ornements…
Laurent Calmanovici, 65 ans, Meilleur Ouvrier de France (MOF) et président de la classe 3-groupe 3, a dû passer deux fois le prestigieux concours avant de décrocher le titre. Un parcours marqué par la persévérance, l’exigence et la transmission.
Mon frère était couvreur et, dès l’âge de 12 ou 13 ans, j’ai commencé à monter sur les toits avec lui. Cela a été une évidence. Je suis entré directement en apprentissage au CFA d’Orléans, où j’ai rencontré des personnes déterminantes: Daniel Montigny, un formateur exceptionnel, et Michel Réau, mon maître d’apprentissage pendant trois ans. À l’époque, le respect était primordial: je ne l’ai tutoyé qu’après l’obtention de mon CAP. Avant cela, c’était «Monsieur Vous»!

J’ai travaillé dans la région d’Orléans, notamment dans l’entreprise Guy Gallier, spécialisée dans la restauration de bâtiments anciens. Très peu de pavillons neufs: nous refaisions essentiellement des couvertures de demeures nobles, ce qui m’a beaucoup appris sur la rigueur et la précision. À 20 ans, j’ai effectué mon service militaire, puis j’ai repris le travail en évoluant progressivement, d’ouvrier à ouvrier hautement qualifié.
Il m’a fallu deux tentatives pour l’obtenir. La première fois, à 34 ans, je voulais simplement savoir où j’en étais. Autour de moi, certains me disaient: «Tu n’es pas Compagnon, tu n’as qu’un CAP, tu n’y arriveras jamais.» Mais il ne faut pas écouter ce genre de discours. Il faut essayer. J’ai obtenu 11,75/20, alors qu’il fallait 18. Je ne connaissais pas le fonctionnement du concours, je n’étais accompagné par personne, j’étais un peu perdu.
Après trois jours d’épreuves qualificatives, le chef-d’œuvre demandait la réalisation d’un demi-comble à l’impériale avec tourelle. C’était extrêmement complexe, mais très formateur. Cette expérience m’a permis de prendre du recul sur mon métier et de comprendre l’importance de se confronter à des ouvrages difficiles, de faire des stages, d’aller toujours plus loin techniquement.
Non. J’ai recommencé immédiatement, à 37 ans, et j’ai finalement été reçu à 40 ans. Avec le recul, je me dis que j’aurais dû tenter le concours bien plus tôt. Pour le chef-d’œuvre final, le sujet était libre, mais imposait l’utilisation de nombreux matériaux: ardoise, tuile plate, bardeau de châtaignier et tous les métaux (plomb, zinc, cuivre, inox). J’ai conçu un comble concave en zinc et cuivre avec un outeau (petite lucarne triangulaire) en inox. De l’autre côté, une partie convexe en bardeaux de châtaignier avec un œil-de-bœuf en cuivre entièrement façonné à la main, placé au centre du comble, ainsi qu’une tourelle en ardoise avec lucarne capucine.

J’y ai consacré 1370 heures. J’y travaillais tous les soirs, les week-ends, les vacances. Je ne pensais qu’à ça, jour et nuit. Il m’arrivait de me réveiller la nuit avec une idée et de me lever pour la noter afin de ne pas l’oublier. Ma famille en a beaucoup souffert.
J’étais également suivi par une équipe de télévision pour l’émission Fait main, sur La Cinquième. En 2000, j’ai été reçu. Il y a eu la cérémonie à la Sorbonne, puis à l’Élysée. Un moment inoubliable.
Au départ, cela m’a presque effrayé. Lors de la remise des titres, un ministre m’a dit que je devais désormais transmettre mon savoir. Je me suis demandé si j’en étais capable. J’ai pourtant passé le concours de l’enseignement et j’ai été nommé au lycée professionnel de Saint-Jean-de-Braye, près d’Orléans, où j’ai enseigné pendant vingt ans. Par la suite, j’ai créé ma société d’ornements de toits, L’Atelier de la girouette, à Ingré (Loiret), que je dirige encore aujourd’hui. J’aimerais que des jeunes soient motivés à s’investir dans ces métiers du bâtiment où il y a pénurie de main-d’œuvre…

Oui, après une longue réflexion. Je me suis demandé si j’étais légitime pour corriger à ce niveau. J’ai finalement accepté. J’ai été membre du jury à deux reprises, puis vice-président, avant de devenir président de classe. C’est une mission très valorisante.
Je tiens avant tout au bien-être des candidats. Le jury est composé à parts égales de MOF et de non-MOF, dont trois femmes professionnelles aux compétences remarquables. Lors des épreuves, je demande aux MOF de ne pas porter leur veste distinctive, afin de ne pas déstabiliser les candidats. Ayant moi-même vécu cette épreuve, je sais à quel point elle est anxiogène.
Je choisis les membres de manière fortuite. Parfois cela fonctionne très bien, parfois moins. Certains ne comprennent pas toujours la démarche du concours. Le stress est immense, en particulier lors des épreuves qualificatives. Il faut faire preuve d’indulgence et d’humanité: on est là pour accompagner les candidats vers la réussite, pas pour leur dire qu’ils n’ont rien à faire là. En finale, les candidats sont davantage dans leur univers, ils sont plus sereins.
Ils sont définis par une commission de choix de sujet composée de quatre à six personnes, moitié MOF, moitié non-MOF. Les débats sont longs et approfondis, ils portent tant sur les épreuves que sur les grilles d’évaluation. Ensuite, je soumets le sujet au COET (Comité d’organisation des expositions du travail), qui peut faire des retours ou demander des ajustements.

Les candidats ont reçu les résultats des sélections en novembre 2025, le sujet en janvier 2026 et les résultats devraient être communiqués en janvier 2027. La remise des prix se déroulera au mois de mars suivant. On est passé de 850 à 450 heures pour la réalisation de la maquette dans un souci d’équité avec les autres métiers.
Malheureusement, non. Lors de l’avant-dernier concours, il y avait 12 candidats aux épreuves qualificatives, 10 sont allés en finale, et seuls 6 ont été jugés dignes de recevoir le titre de Meilleur Ouvrier de France. Je ne vous parlerai pas du dernier concours ni des derniers concurrents, car on signe une charte de confidentialité. Ce qui m’a le plus marqué, c’est un candidat qui avait consacré 3400 heures à son chef-d’œuvre et qui n’a pourtant pas été reçu. C’est extrêmement dur humainement.
Le jury donne un avis, mais la décision finale appartient au COET.


