
Fatigue chronique, troubles psychiques, surcharge administrative, manque de visibilité économique : la 12e édition du baromètre ARTIsanté tire la sonnette d’alarme. Dans un contexte de recul durable de l’activité, les chefs d’entreprise artisanale du bâtiment voient leur état de santé se fragiliser, tandis que l’équilibre entre vie professionnelle et vie personnelle devient de plus en plus difficile à préserver.
L’image d’Épinal de l’artisan, maître de son destin et porté par l’amour du geste, se heurte à une réalité statistique brutale. Après plusieurs années marquées par le ralentissement de l’activité, les artisans du bâtiment paient aujourd’hui un lourd tribut. C’est l’un des principaux enseignements du baromètre ARTIsanté 2025, réalisé par l’IRIS-ST, la Capeb et la CNATP auprès de 2491 chefs d’entreprise artisanale du bâtiment et du paysage, pour des structures de 0 à 19 salariés.
L’étude met en évidence une dégradation significative de nombreux indicateurs liés à la santé physique, psychologique et aux conditions de travail des dirigeants. Pour les entreprises de couverture (202 sociétés spécialisées dans la toiture et 98 dans la charpente ont été interrogées) comme pour l’ensemble des métiers du bâtiment, le constat est préoccupant. Derrière les difficultés économiques se dessine désormais une véritable problématique de santé au travail touchant les dirigeants eux-mêmes.
Premier signal d’alerte : la fatigue atteint un niveau rarement observé depuis la création du baromètre. Plus d’un artisan sur deux (54 %) se déclare aujourd’hui assez ou très fatigué, soit une progression de quatre points en un an. Cette usure s’explique notamment par une charge de travail toujours très élevée. Près de la moitié des répondants (48 %) indiquent travailler régulièrement le week-end. Dans le même temps, les périodes de repos peinent à jouer leur rôle de récupération : 63 % des chefs d’entreprise continuent de consulter quotidiennement leurs courriels pendant leurs congés et 27 % ne prennent pas plus de deux semaines de vacances par an.

Le phénomène est particulièrement marqué dans les petites structures artisanales où le dirigeant cumule souvent les fonctions de chef d’entreprise, conducteur de travaux, commercial, gestionnaire administratif, compagnon sur chantier…
L’édition 2025 du baromètre révèle également une dégradation inquiétante de la santé psychologique des artisans. Ainsi, 43 % des répondants déclarent avoir connu des difficultés psychiques au cours de l’année 2025. Un chiffre particulièrement élevé qui témoigne d’un malaise grandissant au sein de la profession. Cette fragilité s’explique par plusieurs facteurs. La charge de travail reste la première source de stress, devant les contraintes administratives, les responsabilités liées à la gestion de l’entreprise et le manque de visibilité sur l’avenir. Plus largement, 87 % des artisans considèrent aujourd’hui leur activité comme mentalement exigeante.

Le sommeil apparaît également comme un indicateur révélateur de cette tension permanente. Les difficultés d’endormissement, les réveils nocturnes ou précoces sont en nette progression, signe d’une difficulté croissante à déconnecter des préoccupations professionnelles.
Autre enseignement marquant : une part importante des artisans confrontés à des problèmes psychologiques continue de garder le silence. Plusieurs répondants déclarent ne pas avoir évoqué leurs soucis avec leur entourage ou avec un professionnel de santé, illustrant la persistance d’une forme de tabou autour de la santé mentale dans les métiers du bâtiment.
Le brouillage des frontières entre sphère professionnelle et sphère privée constitue un autre point de vigilance majeur. Selon le baromètre, 77 % des chefs d’entreprise estiment que leur activité professionnelle empiète sur leur vie personnelle. Ce chiffre illustre la difficulté croissante à préserver des temps de récupération dans un contexte où les sollicitations sont permanentes. Cette réalité est particulièrement sensible dans les entreprises artisanales du bâtiment, alors que les dirigeants doivent répondre aux demandes des clients, gérer les imprévus de chantier, suivre les approvisionnements, assurer les démarches administratives et faire face aux évolutions réglementaires toujours plus nombreuses.
Pour les couvreurs, dont l’activité reste fortement dépendante des conditions météorologiques et des aléas de chantier, cette pression peut s’avérer encore plus marquée.
Au-delà de l’organisation du travail, le contexte économique joue un rôle déterminant dans cette dégradation de l’état de santé des artisans. Après plusieurs trimestres de recul de l’activité, seuls 38 % des répondants se déclarent optimistes quant à l’avenir de leur société. À l’inverse, un tiers des artisans affichent désormais une vision pessimiste de leur avenir économique. Par ailleurs, 33 % indiquent que leur activité a ralenti au cours de l’année écoulée. Cette perte de visibilité nourrit directement le stress et les inquiétudes des dirigeants. Nombre d’entre eux s’interrogent désormais sur la viabilité de leur entreprise, dans un environnement marqué par la baisse de la demande, l’augmentation des coûts et les incertitudes réglementaires.


Malgré ce tableau préoccupant, le baromètre met en lumière un élément encourageant : l’attachement des artisans à leur métier reste particulièrement fort. Ainsi, 66 % des répondants se déclarent toujours épanouis dans leur activité professionnelle et 58 % dans leur rôle de chef d’entreprise. Ces résultats témoignent d’une résilience remarquable et d’un engagement profond envers leur profession. Le goût du travail bien fait, la relation avec les clients, la transmission des connaissances ou encore la fierté de réaliser des ouvrages durables demeurent des moteurs puissants pour les artisans du bâtiment. Mais cette passion ne suffit plus à compenser l’accumulation des contraintes. C’est tout l’enjeu soulevé par cette nouvelle édition du baromètre : préserver la santé des artisans devient désormais un impératif pour assurer la pérennité des entreprises et l’attractivité des métiers.
Le baromètre ARTIsanté 2025 dépasse le simple constat statistique. Il met en lumière une fragilisation progressive des femmes et des hommes qui constituent le socle de l’artisanat du bâtiment.
Face à cette situation, la Capeb et l’IRIS-ST appellent à renforcer les actions de prévention, d’accompagnement et de sensibilisation, notamment sur les questions de santé mentale. Des outils dédiés sont en cours de développement afin d’aider les chefs d’entreprise à mieux identifier les signaux d’alerte et à prévenir les situations d’épuisement professionnel.
Pour les entreprises du secteur comme pour l’ensemble des métiers du bâtiment, l’enjeu est désormais clair : préserver la santé des dirigeants n’est plus seulement une question individuelle, c’est aussi une condition essentielle à la pérennité des entreprises artisanales et à la sauvegarde des savoir-faire.


